MEDIAPART CENSURE

Billet d’Edwy Plenel : http://www.mediapart.fr/journal/international/220713/une-justice-injuste

L’affaire Bettencourt est dans le domaine public depuis plus de trois ans. Elle a pour matériau premier les enregistrements réalisés par le majordome de la milliardaire, acceptés depuis comme preuves par la Cour de cassation. Les nombreux délits qu’ils ont permis de dévoiler leur donnent cette légitimité judiciaire, malgré l’infraction contre la vie privée dont ils sont le résultat. Leur auteur, Pascal Bonnefoy, n’en a tiré aucun profit et n’a cessé de proclamer – encore dans Vanity Fair de juillet – ses intentions désintéressées : « J’ai voulu savoir ce qui se tramait. Pour protéger Madame de ceux qui la manipulaient – et du même coup, me protéger moi-même ».

Ces faits d’intérêt public ont permis le développement à Bordeaux d’une instruction judiciaire multiforme, dans laquelle sont notamment mis en examen un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, et un ancien ministre du budget, puis du travail, Eric Woerth, ex-trésorier national du parti alors majoritaire, l’UMP. Mais le principal protagoniste de ce feuilleton judiciaire est l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, mis en examen – excusez du peu – pour abus de faiblesse, blanchiment, escroquerie, complicité et recel de ce délit, abus de confiance, complicité et recel de ce délit, abus de biens sociaux, complicité et recel de ce délit, trafic d’influence actif.

Ce simple rappel suffit pour souligner le ridicule de la décision générale de censure prise par trois magistrats de la cour d’appel de Versailles contre Mediapart, désormais réalité depuis que Patrice de Maistre nous contraint à l’exécuter sous la menace de 10.000 euros de pénalité par citation (et par jour) des enregistrements. Décision si aberrante que le tuteur légal de Liliane Bettencourt, et par conséquent sa famille, s’est à l’inverse bien gardé de nous la signifier. Il est vrai que, depuis l’été 2010, la donne a changé : ceux qui avaient initié les plaintes contre Mediapart au nom de la milliardaire ne sont plus autour d’elle, écartés sous le soupçon des « manipulations » évoquées par Pascal Bonnefoy d’une dame âgée qui, selon les dernières expertises judiciaires, n’était plus alors en possession de toutes ses facultés.

Pour tous ceux que les délits dévoilés dérangent, ces expertises ont l’immense défaut de valider a posterori la démarche transgressive du majordome : en révélant ce qui était scellé, il a bien porté assistance à sa patronne. Du coup, elles confortent aussi la démarche de Mediapart qui, en mettant soigneusement à l’écart ce qui relevait de l’intimité privée des protagonistes, a imposé la prise de conscience – publique, politique, judiciaire, citoyenne, etc. – de la gravité des faits d’intérêt public révélés par les enregistrements. En somme, Liliane Bettencourt était la victime d’agissements répréhensibles auxquels l’audace d’un employé de maison et de journalistes d’enquête a permis de mettre fin. Sans compter l’immense fraude fiscale d’une des plus grandes fortunes européennes dont la révélation a permis d’enrichir enfin les caisses de l’Etat, tant le fisc français était jusqu’alors peu curieux des Bettencourt.

Mais, de ces vérités vraies, la justice versaillaise n’a cure, suivant un cours d’un autre temps, voire d’un autre monde. Outrepassant ce dont elle était saisie – les poursuites initiales visaient les seuls tout premiers articles de Mediapart, en juin 2010 – et considérant que l’urgence de faire cesser le trouble journalistique était identique trois ans après les faits, elle a rendu un arrêt d’une généralité et d’une brutalité sans précédent dans l’histoire de la presse.

Mediapart, ainsi que Le Point (mais dont le traitement de l’affaire Bettencourt fut essentiellement sur son édition imprimée), sont sommés de supprimer toute mention des enregistrements, non seulement dans les articles passés mais aussi dans les articles à venir. Autrement dit, contredisant leurs collègues de la cour d’appel de Paris qui avaient défendu le droit de la presse en nous donnant raison, les trois magistrats de la cour d’appel de Versailles ont décidé de le piétiner : en censurant toutes les informations sans lesquelles l’affaire Bettencourt devient incompréhensible puisqu’il s’agit rien moins que des délits potentiels qui la constituent – fraude fiscale, trafic d’influence, financement politique, pression sur la justice, abus de faiblesse, etc.

La démesure de cette décision lui donne sa portée historique, fût-elle négative. Elle témoigne des régressions et des raidissements des époques de transition, quand une liberté nouvelle cogne aux portes des anciennes citadelles. A travers Mediapart, journal numérique, indépendant et participatif, ce sont les impatiences démocratiques portées par la révolution d’Internet que les magistrats versaillais ont voulu sanctionner. Ils se sont faits les juges aveugles et dévoués de ce monde d’en haut, crispé sur ses avoirs et inquiet pour ses lendemains, qui regarde, effaré, l’appropriation citoyenne des instruments et des techniques numériques comme une hydre malfaisante et prolifique, dangereuse pour l’ordre établi.

Tel est l’enjeu véritable, au-delà de l’affaire Bettencourt, qu’ont bien compris tous les signataires solidaires de l’appel international « Nous avons le droit de savoir », en revendiquant l’intelligence du partage contre la bêtise de la censure.

S’il fallait démontrer qu’en matière d’information à l’heure du numérique, la loi, ses énoncés parfois et son application souvent, sont désormais en retard sur le droit, les juges versaillais l’auront permis, et cela restera comme leur grand mérite. En dehors de notre propre contre-attaque juridique, par un pourvoi en cassation puis, si d’aventure nous le perdions, devant la Cour européenne des droits de l’homme, la vraie réponse, positive et durable, à la censure versaillaise serait de mettre enfin en chantier cette grande loi fondatrice sur la liberté de l’information que Mediapart (et le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne dont il est membre fondateur) appelle de ses vœux depuis son premier manifeste, en 2009.

Le conservatisme de la décision versaillaise est celui d’un vieux monde qui ne veut pas finir quand un monde nouveau peine à naître. C’est celui des pouvoirs en place qui redoutent d’être mis à nu, dévoilés dans leurs impostures, leurs mensonges et leurs corruptions. Le respect de la vie privée n’est ici qu’un prétexte : non seulement Mediapart y a veillé, avec soin et précaution en faisant le tri dans les enregistrements, mais, de plus, elle ne saurait servir d’alibi pour couvrir des délits en train de se commettre. Pas plus que la sécurité nationale ne saurait justifier des atteintes aux libertés fondamentales ou que le secret des affaires ne saurait protéger des infractions économiques.

C’est bien pourquoi il y a un droit fondamental à l’information : un droit de savoir tout ce qui est d’intérêt public, y compris si des secrets le dissimulent indûment au regard des citoyens.

Entendu comme dépossession de la souveraineté populaire et violation de la loi commune, le pouvoir devient obscène, et c’est cette obscénité qu’il faut à tout prix cacher au peuple. Obscène, c’est-à-dire selon l’étymologie latine hors scène (ob scenum). Tel fut l’effet dévastateur des enregistrements Bettencourt que les juges versaillais voudraient tardivement conjurer : avoir dévoilé l’obscénité du pouvoir de l’argent et de l’arrangement, rompu l’omerta qui protège ses agissements, brisé les masques dont il se pare quand il est en scène et le montrer dans sa crudité quand il est hors scène. Nous devons à un des derniers procureurs anti-mafia de Sicile, Roberto Scarpinato, cette réflexion sur l’obscénité des réalités qui sont derrière les apparences et atours des pouvoirs, de ces pouvoirs dont le moteur est l’argent, l’accumulation et l’appropriation.

Un hasard malicieux l’accompagne d’une référence, dans le même livre Le retour du Prince (La contre allée, 2012), à l’ancêtre réactionnaire de notre censeur, Joseph de Maistre. L’ami des magistrats assassinés Giovanni Falcone et Paolo Borsellino résume en effet l’enjeu du dévoilement démocratique, commun aux magistrats audacieux et aux journalistes curieux, à travers une citation de ce théoricien éternel du conservatisme :« Si la foule gouvernée peut se croire l’égale du petit nombre qui gouverne, il n’y a plus de gouvernement. Le pouvoir doit être hors de portée de la compréhension de la foule des gouvernés. L’autorité doit être constamment gardée au-dessus du jugement critique à travers les instruments de la religion, du patriotisme, de la tradition et du préjugé. »

Expression de la tradition et du préjugé, l’excès de l’arrêt qui nous condamne dit la gravité de notre crime : avoir fait entendre la voix secrète du pouvoir. « Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » : depuis cette pensée de Pascal, nous savons que la justice, construction humaine, jamais parfaite, jamais immuable, est légitimement sujette à dispute. Fruit de luttes et résultat d’inventions, elle est toujours perfectible.

Aussi, quand il lui arrive d’être injuste, nous n’avons d’autre choix que de combattre pour une justice redevenue juste, une juste justice, une justice plus juste. Et si nous respectons ici la décision qui nous est imposée, c’est à la manière de Socrate buvant la cigüe pour mieux dénoncer l’iniquité de sa condamnation à mort.

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