MEDIAPART CENSURE

Billet d’Edwy Plenel : http://www.mediapart.fr/journal/international/220713/une-justice-injuste

L’affaire Bettencourt est dans le domaine public depuis plus de trois ans. Elle a pour matériau premier les enregistrements réalisés par le majordome de la milliardaire, acceptés depuis comme preuves par la Cour de cassation. Les nombreux délits qu’ils ont permis de dévoiler leur donnent cette légitimité judiciaire, malgré l’infraction contre la vie privée dont ils sont le résultat. Leur auteur, Pascal Bonnefoy, n’en a tiré aucun profit et n’a cessé de proclamer – encore dans Vanity Fair de juillet – ses intentions désintéressées : « J’ai voulu savoir ce qui se tramait. Pour protéger Madame de ceux qui la manipulaient – et du même coup, me protéger moi-même ».

Ces faits d’intérêt public ont permis le développement à Bordeaux d’une instruction judiciaire multiforme, dans laquelle sont notamment mis en examen un ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, et un ancien ministre du budget, puis du travail, Eric Woerth, ex-trésorier national du parti alors majoritaire, l’UMP. Mais le principal protagoniste de ce feuilleton judiciaire est l’ancien gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, Patrice de Maistre, mis en examen – excusez du peu – pour abus de faiblesse, blanchiment, escroquerie, complicité et recel de ce délit, abus de confiance, complicité et recel de ce délit, abus de biens sociaux, complicité et recel de ce délit, trafic d’influence actif.

Ce simple rappel suffit pour souligner le ridicule de la décision générale de censure prise par trois magistrats de la cour d’appel de Versailles contre Mediapart, désormais réalité depuis que Patrice de Maistre nous contraint à l’exécuter sous la menace de 10.000 euros de pénalité par citation (et par jour) des enregistrements. Décision si aberrante que le tuteur légal de Liliane Bettencourt, et par conséquent sa famille, s’est à l’inverse bien gardé de nous la signifier. Il est vrai que, depuis l’été 2010, la donne a changé : ceux qui avaient initié les plaintes contre Mediapart au nom de la milliardaire ne sont plus autour d’elle, écartés sous le soupçon des « manipulations » évoquées par Pascal Bonnefoy d’une dame âgée qui, selon les dernières expertises judiciaires, n’était plus alors en possession de toutes ses facultés.

Pour tous ceux que les délits dévoilés dérangent, ces expertises ont l’immense défaut de valider a posterori la démarche transgressive du majordome : en révélant ce qui était scellé, il a bien porté assistance à sa patronne. Du coup, elles confortent aussi la démarche de Mediapart qui, en mettant soigneusement à l’écart ce qui relevait de l’intimité privée des protagonistes, a imposé la prise de conscience – publique, politique, judiciaire, citoyenne, etc. – de la gravité des faits d’intérêt public révélés par les enregistrements. En somme, Liliane Bettencourt était la victime d’agissements répréhensibles auxquels l’audace d’un employé de maison et de journalistes d’enquête a permis de mettre fin. Sans compter l’immense fraude fiscale d’une des plus grandes fortunes européennes dont la révélation a permis d’enrichir enfin les caisses de l’Etat, tant le fisc français était jusqu’alors peu curieux des Bettencourt.

Mais, de ces vérités vraies, la justice versaillaise n’a cure, suivant un cours d’un autre temps, voire d’un autre monde. Outrepassant ce dont elle était saisie – les poursuites initiales visaient les seuls tout premiers articles de Mediapart, en juin 2010 – et considérant que l’urgence de faire cesser le trouble journalistique était identique trois ans après les faits, elle a rendu un arrêt d’une généralité et d’une brutalité sans précédent dans l’histoire de la presse.

Mediapart, ainsi que Le Point (mais dont le traitement de l’affaire Bettencourt fut essentiellement sur son édition imprimée), sont sommés de supprimer toute mention des enregistrements, non seulement dans les articles passés mais aussi dans les articles à venir. Autrement dit, contredisant leurs collègues de la cour d’appel de Paris qui avaient défendu le droit de la presse en nous donnant raison, les trois magistrats de la cour d’appel de Versailles ont décidé de le piétiner : en censurant toutes les informations sans lesquelles l’affaire Bettencourt devient incompréhensible puisqu’il s’agit rien moins que des délits potentiels qui la constituent – fraude fiscale, trafic d’influence, financement politique, pression sur la justice, abus de faiblesse, etc.

La démesure de cette décision lui donne sa portée historique, fût-elle négative. Elle témoigne des régressions et des raidissements des époques de transition, quand une liberté nouvelle cogne aux portes des anciennes citadelles. A travers Mediapart, journal numérique, indépendant et participatif, ce sont les impatiences démocratiques portées par la révolution d’Internet que les magistrats versaillais ont voulu sanctionner. Ils se sont faits les juges aveugles et dévoués de ce monde d’en haut, crispé sur ses avoirs et inquiet pour ses lendemains, qui regarde, effaré, l’appropriation citoyenne des instruments et des techniques numériques comme une hydre malfaisante et prolifique, dangereuse pour l’ordre établi.

Tel est l’enjeu véritable, au-delà de l’affaire Bettencourt, qu’ont bien compris tous les signataires solidaires de l’appel international « Nous avons le droit de savoir », en revendiquant l’intelligence du partage contre la bêtise de la censure.

S’il fallait démontrer qu’en matière d’information à l’heure du numérique, la loi, ses énoncés parfois et son application souvent, sont désormais en retard sur le droit, les juges versaillais l’auront permis, et cela restera comme leur grand mérite. En dehors de notre propre contre-attaque juridique, par un pourvoi en cassation puis, si d’aventure nous le perdions, devant la Cour européenne des droits de l’homme, la vraie réponse, positive et durable, à la censure versaillaise serait de mettre enfin en chantier cette grande loi fondatrice sur la liberté de l’information que Mediapart (et le Syndicat de la presse indépendante d’information en ligne dont il est membre fondateur) appelle de ses vœux depuis son premier manifeste, en 2009.

Le conservatisme de la décision versaillaise est celui d’un vieux monde qui ne veut pas finir quand un monde nouveau peine à naître. C’est celui des pouvoirs en place qui redoutent d’être mis à nu, dévoilés dans leurs impostures, leurs mensonges et leurs corruptions. Le respect de la vie privée n’est ici qu’un prétexte : non seulement Mediapart y a veillé, avec soin et précaution en faisant le tri dans les enregistrements, mais, de plus, elle ne saurait servir d’alibi pour couvrir des délits en train de se commettre. Pas plus que la sécurité nationale ne saurait justifier des atteintes aux libertés fondamentales ou que le secret des affaires ne saurait protéger des infractions économiques.

C’est bien pourquoi il y a un droit fondamental à l’information : un droit de savoir tout ce qui est d’intérêt public, y compris si des secrets le dissimulent indûment au regard des citoyens.

Entendu comme dépossession de la souveraineté populaire et violation de la loi commune, le pouvoir devient obscène, et c’est cette obscénité qu’il faut à tout prix cacher au peuple. Obscène, c’est-à-dire selon l’étymologie latine hors scène (ob scenum). Tel fut l’effet dévastateur des enregistrements Bettencourt que les juges versaillais voudraient tardivement conjurer : avoir dévoilé l’obscénité du pouvoir de l’argent et de l’arrangement, rompu l’omerta qui protège ses agissements, brisé les masques dont il se pare quand il est en scène et le montrer dans sa crudité quand il est hors scène. Nous devons à un des derniers procureurs anti-mafia de Sicile, Roberto Scarpinato, cette réflexion sur l’obscénité des réalités qui sont derrière les apparences et atours des pouvoirs, de ces pouvoirs dont le moteur est l’argent, l’accumulation et l’appropriation.

Un hasard malicieux l’accompagne d’une référence, dans le même livre Le retour du Prince (La contre allée, 2012), à l’ancêtre réactionnaire de notre censeur, Joseph de Maistre. L’ami des magistrats assassinés Giovanni Falcone et Paolo Borsellino résume en effet l’enjeu du dévoilement démocratique, commun aux magistrats audacieux et aux journalistes curieux, à travers une citation de ce théoricien éternel du conservatisme :« Si la foule gouvernée peut se croire l’égale du petit nombre qui gouverne, il n’y a plus de gouvernement. Le pouvoir doit être hors de portée de la compréhension de la foule des gouvernés. L’autorité doit être constamment gardée au-dessus du jugement critique à travers les instruments de la religion, du patriotisme, de la tradition et du préjugé. »

Expression de la tradition et du préjugé, l’excès de l’arrêt qui nous condamne dit la gravité de notre crime : avoir fait entendre la voix secrète du pouvoir. « Et ainsi, ne pouvant faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste » : depuis cette pensée de Pascal, nous savons que la justice, construction humaine, jamais parfaite, jamais immuable, est légitimement sujette à dispute. Fruit de luttes et résultat d’inventions, elle est toujours perfectible.

Aussi, quand il lui arrive d’être injuste, nous n’avons d’autre choix que de combattre pour une justice redevenue juste, une juste justice, une justice plus juste. Et si nous respectons ici la décision qui nous est imposée, c’est à la manière de Socrate buvant la cigüe pour mieux dénoncer l’iniquité de sa condamnation à mort.

Publicités

J’écris d’en bas…

On ne peut y croire vraiment quand on sombre. A méditer, à lire. Notre avenir si nous ne faisons rien. 
 
Par CRISTINA FALLARÁS Ecrivaine, journaliste

En 2008, enceinte de huit mois, l’écrivaine espagnole Cristina Fallarás a été licenciée par le journal où elle travaillait comme sous-directrice. C’était le début du commencement de la débâcle d’un pays où sombrerait une grande partie de ses concitoyens. En novembre 2012, Cristina a reçu une lettre de la banque : pour cause de non-paiement, celle-ci a démarré une procédure d’expulsion. La lauréate du prix Hammett 2012 du meilleur roman policier en langue espagnole décrit ici cette chute : «Raconter nous sauve», dit-elle, et elle détaille l’angoisse de ceux qui sont broyés par le système. Après avoir dû rendre les clés de son appartement le 25 juin, elle est aujourd’hui provisoirement hébergée chez un ami.

Je m’appelle Cristina Fallarás et je suis devenue l’expulsée la plus médiatisée d’Espagne. J’aurais préféré parler d’autre chose, mais l’époque et le pays imposent ce genre de sujet. Le mardi 13 novembre de l’an dernier, à 19 h 40, quelques heures avant le début de la deuxième grève générale de l’année en Espagne, un individu de la 20e chambre de Barcelone a sonné à la porte de mon appartement de la place Universidad. On entendait déjà les hélicoptères de la police, et les pétards des premiers piquets de grève qui mettaient toujours chez nous un petit air de fête. A l’instant précis où mon fils Lucas a ouvert la porte et dit «Maman, c’est un monsieur», j’ai cessé, je ne sais pas encore pour combien de temps, d’être écrivaine, journaliste et éditrice, pour devenir une expulsée qui pouvait témoigner par écrit, et argumenter devant une caméra. Un récit en direct, à la première personne, c’est pratique et ça fait mouche. La Sainte Trinité du journalisme : objet, sujet et analyse, trois en une.

Maintenant, lecteur, imaginez un terrain aussi grand qu’un pays, une surface genre pampa.

Arrêtez tout et allez-y, imaginez.

On y est ? Bon, alors regardez cette crevasse énorme, implacable et brutale, comme creusée par l’ongle d’un dieu déchirant la terre, elle coupe cette surface en deux. De la crevasse émane une haleine glacée, celle des Parques. Regardez encore : non moins soudainement une de ces deux parties (décrétons, pour des raisons sentimentales, qu’il s’agit de la partie gauche) s’effondre dans l’abîme et s’immobilise, suspendue dans le noir, entraînant tous ses habitants dans sa chute, stupéfaits, ahuris. Et rongés par la culpabilité.

L’autre partie de cette terre que vous avez imaginée, et que nous appellerons Espagne, est restée en haut, craignant d’encourir le même sort, l’attendant même, mais sous une forme moins grave : coupes claires dans les domaines de la santé, de l’aide sociale, des droits récemment acquis par les femmes, baisses de salaire… Leur mécontentement est compréhensible. Mais, en moins de temps que n’a mis le pays à déclarer que sa démocratie était aussi indestructible que frimeuse, les habitants du bloc effondré se sont vus privés de tout. Pour les rognures dont on a privé ceux d’en haut, ils donneraient volontiers santé et avenir.

J’écris d’en bas, de la moitié effondrée. Il y a tellement longtemps que je vis dans le noir que mes yeux se sont habitués à cette obscurité, et je distingue nettement les nouveaux arrivants. En 2009 et 2010, deux millions de travailleurs ont rejoint les rangs des chômeurs. Ceux-ci ne touchent plus rien, l’allocation n’étant accordée que pour deux ans en Espagne. Et depuis 2011, des centaines de milliers de licenciés nous rejoignent. Nous les voyons tomber, nous leur faisons de la place. Nous savons, eux comme nous, que c’est inévitable.

D’ici, on distingue à peine ceux qui sont restés en haut, il faut faire un effort de mémoire. Nous savons comment ils vivent, ce qu’ils mangent, ce qu’ils achètent, comment ils s’habillent et se déplacent, parce que nous y étions encore il y a peu. Mais la misère impose ses oublis, et je crois que cela nous sauve un peu. Ceux d’en haut, en revanche, ne nous regardent pas. Ils ne le peuvent pas. Il reste les journalistes, les informateurs qui essaient en vain de raconter la pauvreté, les expulsions, le pourquoi de ce suicide. Comment le pourraient-ils ? Si on ne vous a jamais coupé l’électricité, l’eau, ou les deux, votre idée de la misère, c’est du toc. Voilà pourquoi je peux vous être utile aujourd’hui. C’est l’expulsée qui raconte.

Bien sûr, je suis étonnée d’être là, en bas. Une expulsion est une procédure très longue qui commence par un licenciement, mais qui vous prend de court : comme si vous vous retrouviez tout nu. Tout nu, au cœur de cette grande avenue qu’on parcourait à l’aube en taxi, écroulés de rire, éméchés. Tous les jours, vers 6 heures du matin, la radio de ma table de chevet s’allume, et une expression me balance un coup de poing et me propulse sous la douche : gagner sa vie. La vie, tu ne l’as pas, en effet, tu dois la gagner. Et si tu ne gagnes pas ta vie, tu la perds ? Et tous les jours ça me cueille par surprise, toute nue.

J’avais écrit «cela peut arriver à n’importe qui». J’avais écrit «mes enfants vivent sous le seuil de pauvreté». Et le 25 janvier 2012, dans le journal El Mundo, j’avais aussi écrit «je suis à louer».

«Femme caucasienne de 43 ans, journaliste, écrivaine et éditrice. Taille : 1,69 m, 60 kilos, rousse décolorée, yeux bleus. Etudes universitaires, vingt-cinq ans de carrière journalistique et d’expérience professionnelle dans quatre journaux espagnols, quatre chaînes de radio et trois de télévision. Six livres publiés, dont quatre romans. Trois ont été primés. Expérience dans l’organisation de rédactions, d’équipes de travail, de campagnes de communication, de création de pages web, de préparation du pot-au-feu madrilène et de lectures de Gil de Biedma. Capacité pour écrire, disserter sur la littérature, la politique, l’économie, la cuisine, le sexe, la violence, l’édition, la famille et ses difficultés, le chômage, le crime, le syndicalisme et les peines, au sens large.

Elle est à louer pour : penser, s’occuper d’une maison, même si cette mission inclut la récolte des choux. Ecrire toutes sorte de textes, fiction ou pas, correspondance comprise. Mission qui implique que je renonce à la signature si on l’exige […]. Sortir les animaux ou les personnes, de préférence les personnes. Ce service inclut la conversation. Préparer des actions d’obéissance ou de désobéissance publique ou privée.

Tout service qui vous intéresse et qui ne figure pas dans cette liste sera étudié avec bienveillance.

Tarifs à négocier. Si intéressé, s’adresser à cristinasealquila@gmail.com. Pour coït, fellation, strip-tease ou assimilé, s’abstenir.»

La plupart des réponses, en dépit de mes injonctions, étaient des demandes de services sexuels, parfois très imaginatifs. Mais presque personne n’a pris ma proposition au sérieux. Pourtant elle était vraie, comme tout ce que j’écris et publie dans le journal. Elle était vraie comme le courant coupé un mois plus tard, aussi vraie que les pièces de monnaie comptées pour acheter le lait du petit déjeuner. Mais ce genre de choses, il faut les avoir vécues pour les comprendre, pour en être conscient. Moi, je croyais être consciente, et pourtant l’avis d’expulsion que m’a remis ce type, m’a fait l’effet d’un bloc de glace qui a activé un ressort en moi et m’a mobilisée. Nue et terrifiée, mais : il faut énoncer. Enoncer la peur, formuler l’angoisse, raconter la culpabilité.

Je m’appelle Cristina Fallarás, l’expulsée qui raconte, et exactement quatre ans avant ma décision de raconter, par un matin tiède de novembre, à 10 heures, précisément le lundi 17 novembre 2008, le directeur du journal dont j’étais la sous-directrice, m’a licenciée. Enceinte de huit mois. A ce moment-là, l’Espagne avait 2 500 000 chômeurs – nous trouvions que c’était une horreur, quelle dérision -, et les augures les plus perspicaces prédisaient que cette crise larvée se prolongerait jusqu’en 2010, peut-être jusqu’au début 2011. Allons donc, répondions-nous en chœur, une crise ne peut pas durer aussi longtemps ! Le gouvernement de José Luis Rodríguez Zapatero parlait de«premiers bourgeons», qu’on avait touché le fond et que tout allait bientôt refleurir. Peu après, le socialiste injecterait des milliards d’euros dans les banques espagnoles. De l’argent public.

C’est par là qu’a commencé mon expulsion. Par mon licenciement. Dans le courant du mois de novembre dernier, El País a licencié 129 journalistes. Je me rappelle avoir pensé : chair à expulsion, allons, descendez, il y a de la place. En tant que vétéran, je sais quelles sont les étapes à venir. A savoir : première étape. J’ai de la valeur, je suis une grande professionnelle. J’ai mes indemnités, une jolie somme, et mes allocations de chômage. Au moins un an et demi. Je prends deux mois pour souffler et avaler la couleuvre. La première étape dure au moins un an.

Deuxième étape. J’arrive en fin de droits, nous n’aurions pas dû faire ce voyage. Nous allons rogner sur la nourriture, les vêtements. Priorité aux enfants : qu’ils ne s’aperçoivent de rien. Je dois monter quelque chose, un cabinet de consultation, une petite entreprise, une agence de communication. Je vais investir ce qui reste de mes indemnités pour assurer l’avenir de ma famille. Salopards de politiciens. La deuxième étape couvre toute la deuxième année.

Troisième étape. Les enfants, pas de vacances cette année. Chéri, on liquide la voiture. Ah, merde, l’argent du chômage n’a pas duré longtemps. Désormais, uniquement les marques les moins chères, et le riz à volonté pour les adultes, mais pas de vêtements. La petite entreprise n’a encore rien donné, comment pourrait-elle être rentable en quelques mois ? Et si je n’étais pas une si bonne professionnelle ? Et pourquoi mon compagnon ne trouve-t-il pas de boulot ? Il se laisse aller, peut-être. J’ai besoin de cachets. Si je croise un politicien dans la rue, je lui casse la gueule. Ou alors c’est l’employé de ma banque qui écopera. Si on m’appelle encore pour le retard du loyer, j’explose. Il me faut des cachets. La troisième étape couvre les deux premiers tiers de la troisième année.

Quatrième étape. J’ai besoin de cachets plus costauds. Des mois de retard pour payer le loyer, l’eau, le gaz. La banque ne me répond plus. Chéri, la viande, c’est pour les enfants. On dirait que je vieillis plus vite que l’éclair ! Plus personne ne m’appelle. Je descends au supermarché, toi, occupe la caissière pendant que je cache le dentifrice et des lames de rasoir sous ma veste. La quatrième étape s’achève par l’expulsion. Ce qui restera de vous relève désormais de la statistique.

Revenons sur cet instant où tout a basculé. «Maman, c’est un monsieur.»Pendant que les hélicoptères ajoutent leur bande-son à la grève générale imminente, que je pose les paperasses du tribunal sur une table et m’apprête à écrire un article pour le site d’El Mundo – il faut raconter, énoncer est une nécessité, énoncer nous sauve -, destiné à mon blog, mais qui a occupé la page d’accueil pendant trop longtemps, toute la journée. Il s’intitulait «Mon expulsion est arrivée».

Le matin, quand je travaille seule à la maison, je n’ouvre pas la porte. Les portes du matin ouvrent toujours sur de mauvaises nouvelles. Mais les portes de 19 h 40 amènent en général des amis ou un voisin.

Quand je me retrouve face au type sur le palier, je sais ce qui l’amène.

«Je vous apporte une notification du tribunal.

Sous son bras droit, une liasse épaisse. Sa main gauche me tend un papier.

– C’est l’ordre d’expulsion ?»

Je l’attends depuis un certain temps, depuis que la banque m’a dit que si je voulais savoir où en était mon crédit je n’avais qu’à contacter les services juridiques. Quand on entend la banque parler de «services juridiques», on sait que l’affaire a été transmise à un secteur où les termes sont différents. C’est une sensation qui rappelle celle des adolescents quand ils sont confrontés aux «affaires des grands». Ils devront les vivre. Ils les entendent, mais l’essentiel leur échappe.

«Heu, plus ou moins – le type hésite. Vous devez vous présenter au tribunal et signer ça.

– Et si je ne signe pas ?

– Ça reviendra au même.

On entend les premiers pétards qui chauffent une grève générale qu’un esprit éclairé, a qualifiée de «grève politique», comme s’il pouvait en être autrement.

– Les enfants, filez au salon.»

Je signe tout et je m’empare de la liasse. Tribunal de première instance numéro 4, Barcelone, 111, Gran Via de les Corts Catalanes. Procédure d’exécution de la garantie hypothécaire xxx/2012 Section 2 C. Partie requérante Banco Bilbao Vizcaya Argentaria, SA. Procureure Irene Sola Sole. Partie débitrice Cristina Fallarás Sánchez. Les noms du requérant et de la procureure sont écrits en majuscules, le mien en minuscules.

Et soudain Facebook et Twitter sont pris de folie, les radios et les télévisions aussi, et tout le monde me cherche. Le téléphone sonne. C’est le producteur d’une émission du soir. Un maximum d’audience.

«Salut, Cristina, nous avons lu ton histoire et nous voudrions t’inviter à l’émission, au débat.

– Je suis justement à Madrid pour participer au festival Eñe de littérature.

– Il faudrait que tu sois au studio à 8 heures du soir.

– C’est impossible, je finis ma table ronde à cette heure-là. En réalité, tout est difficile, car en plus je n’ai pas de billet…

– Peu importe. On t’envoie un taxi, on te paie une nuit d’hôtel, je t’expédie un billet.»

J’arrive dans les studios de la chaîne privée. On me fait asseoir avec deux couples. Le plus âgé a dans les 70 ans. Elle s’inquiète pour sa coiffure et lisse sa robe d’un geste nerveux, elle est de l’autre côté de l’écran devant lequel elle passe des heures et des heures d’une retraite qu’elle avait imaginée paisible. Son mari, un homme qui, malgré son embonpoint imposant et son teint rougeaud de mâle rural incrusté dans la ville, n’existe plus. Par la suite, je verrai une larme discrète couler sur sa joue.

Du côté du couple plus jeune, l’homme a la quarantaine depuis un bout de temps, la femme doit avoir cinq ans de moins. Sur leur visage, l’émotion de se retrouver dans un studio de télévision, un lieu presque divin, se mêle à leur air ébahi.

«Nous sommes expulsés, m’explique l’homme avec son accent andalou.D’abord, on nous a expulsés de chez nous, et maintenant on va expulser mes parents, parce qu’ils étaient les garants de l’achat de notre appartement – d’un mouvement de menton il montre le père. Leur appartement, où ils ont vécu toute leur vie. On se retrouve tous les quatre à la rue, avec les petits. La seule chose qui nous reste c’est ça, passer à la télévision.»

J’ai un choc à l’estomac. Et un choc à la tête. Qui déborde dans les yeux. Soudain, je ne sais plus ce que je fais là, avec ces quatre personnes dont le malheur me semble tellement étranger. «La seule chose qui nous reste, c’est ça.» Comment expliquer que nous ne sommes pas du tout embarqués dans le même bateau ? Comment expliquer cette envie nauséeuse de m’enfuir, d’appeler un taxi, de rentrer chez moi ?

Je cherche désespérément une hôtesse de l’émission. J’ai besoin de savoir qu’on ne va pas m’asseoir sur le sol du précipice absolu, au bord duquel pendent les jambes de ces personnes qui me regardent en se demandant pourquoi je suis venue. Jusqu’à présent, je n’ai pas vraiment compris ce que j’étais. Et le doute me prend : serais-je une expulsée ? Serais-je au nombre de ces centaines de milliers de personnes qui n’ont plus rien ? Est-ce la raison qui m’a amenée jusqu’à cette banlieue madrilène ?

«Excusez-moi, mademoiselle, pouvez-vous me dire ce que je suis venue faire ici ? dis-je à l’hôtesse.

Dans ma voix, un brin d’irritation mal contenue. La jeune fille me regarde avec étonnement.

– Mais… participer au débat ! Vous prendrez place à côté d’untel et d’untel, qui expriment leur opinion et…»

Je me méprise de me détendre, je me battrais, mais je me détends. Je suis une expulsée, comme tant d’autres. Mais je peux encore raconter, et cela me sauve. Et après, quelquefois, je vomis.

Traduit de l’espagnol par Claude Bleton.

Gilles, Gustave, Attila…

http://blogs.mediapart.fr/blog/elisa13/210713/gilles-gustave-attila

livreslivres© elisa

… Marseille, la Bonne Mère, le Panier, la Plaine, Callelongue…

Gustave.

Le printemps n’avait pas duré très longtemps. Juste le temps d’un soupir, un sanglot, une larme !

C’était ainsi par ici. Il caillait des meules, maître mistral rabotait les cœurs et les corps des hommes, puis il y avait comme un tremblement de terre dans l’air, et d’un coup, vlang ! Tout basculait et c’était l’été.

Le vrai été.

Walou-macache-bono-bezef, le printemps ! Passé à la trappe, la saison du renouveau, celle des bourgeons, des amours et tout le bataclan ! L’hiver-l’été ! C’était comme ça on n’y pouvait rien. 

(Extrait du chapitre 5 – Les vies de Gustave – Gilles Del Pappas – édition au-delà du raisonnable)

Gustave, après avoir échappé par miracle, sous les yeux de la Bonne Mère, à une mort certaine, les pieds dans une bassine en zinc de ciment frais et au fond de la grande bleue, se retrouve devant la porte de la Basilique Notre Dame de la Garde et est recueilli par son ami d’enfance, Justin, devenu curé. Sa réputation de collabo durant la guerre, de truand notoire lui colle à la peau, et malgré tout, là, les pieds en sang d’avoir couru tout nu tout en haut de la colline, suivant pour s’en sortir le regard bienveillant de la Mère à l’Enfant, il découvre l’Art, se met à peindre et à réparer, à l’aide de Justin, les ex-voto de la basilique. Sa vie, il la voit par le trou des yeux de la Bonne-Mère, caché tout en haut de la statue.

Mais comment retrouver une vie normale, quand dehors, en bas, dans le Marseille en pleine reconstruction, le passé resurgit et l’obsède sous les traits de vrais salauds, de héros du quotidien, de mauvais garçons ?

Si je savais raconter les livres, je vous parlerais de la rédemption de Gustave, de l’amour qu’il trouve sur son chemin, de l’amitié de ce curé vraiment pas comme les autres. Je pourrais vous dire toute la magie et toute la tendresse contenues dans ce livre, la vie, la vraie, quand les choix qui se présentent à nous ne sont pas toujours clairs, quand le mauvais chemin semble le bon, malgré tout ; quand l’enfance, la vie vous trace déjà la route.

Aucune bondieuserie dans ce roman. Gilles Del Pappas se dit lui-même mécréant. Il raconte Marseille. Un Marseille de l’hiver 1949, qui panse aussi ses plaies. Un sauvetage, celui de Gustave, mais aussi une naissance, sous les yeux de la Bonne-Mère, ou plutôt dans son dos : la French Connection… 

Attila.

Ce livre, je l’ai dans ma bibliothèque depuis septembre 2011. Je n’avais jamais pu dépasser le chapitre 2 ou 3. Puis, dernièrement, j’ai eu le grand plaisir de discuter avec Gilles autour d’un café, et il a su me convaincre d’aller plus loin. J’ai donc fini les vies de Gustave et repris du tout début Attila et la magie blanche.

Ce roman est un hommage. Comme dit lui-même l’auteur, un hommage aux femmes et aux hommes qu’il admire. Ne cherchez aucune chronologie dans l’histoire, les personnages se mélangent, se rencontrent. Ce n’est ni une biographie, ni un récit. C’est un méli-mélo de tendresse, de spontanéité, d’amour, de politique, de drame, de larmes, de lieux ou Marseille est en bonne place. Les mots sont savoureux, chargés de soleil, d’accent. On y entend les cigales et le mistral. On y rencontre Méliès, Van Gogh, Gauguin, des grands-mères féministes, Louise Michel, la Commune, la Révolution. On pleure, on rit, beaucoup. De chagrin, de peur, de tendresse, d’amour. Le personnage principal, c’est Alexandre Marius Jacob, dit Attila par sa bande, volant aux riches pour donner aux pauvres. Un matin de 1954, il se souvient de son passé, de son enfance à Marseille, de ses voyages, de la cause anarchiste.

En préface, Gilles Del Pappas s’explique :

« j’ai écrit un conte en mêlant ce qu’on connaît de Marius Jacob sur les toiles de fond réelles que j’ai pu visiter. L’évocation des personnages, connus ou non, qui vont et viennent, m’échappent et agissent tous seuls, se foutant bien d’une quelconque exactitude. Une envie folle de faire se rencontrer des gens qui, j’en suis sûr, auraient eu des points communs avec cet inconditionnel de la liberté qu’était Marius Jacob. J’ai ensuite bien gansaillé en cadence, en haut, en bas, de gauche, de droite. Heu… pardon, de gauche, de gauche. Et encore à gauche. Jusqu’à ce que la sauce prenne. Et voilà.

Si je savais parler des livres, je vous dirais qu’il n’y a pas d’auteur qui m’ait touché à ce point là cette année. Quand je les ai posés, j’ai su que je venais de vivre des moments d’exception, que je me souviendrai longtemps d’Attila, de Gustave, de Justin, de Méliès, du ballon, de Rose, de Jean, de Louise. Je me suis surprise à avoir envie de redécouvrir Marseille avec les yeux de Gilles Del Pappas, né ici en 1949, dans le quartier du Racati.

Attila et la magie blanche – Gilles Del Pappas – Éditions au-delà du Raisonnable

J’espère, ne serait-ce qu’un peu, avoir allumé en vous l’envie de découvrir ou de redécouvrir Gilles del Pappas à travers ces deux romans.

Elisa. 

Prêt à diffuser – blog de Jean-Luc Mélenchon

Image

Avec l’insertion de documents prêts à reproduire et donc « mis en page », ce blog prend un petit air d’outil d’agitation-propagande.

En fait ce sera le plus souvent des mises en page d’entretiens de presse. Ceux-ci sont en effet souvent un gros travail pour le ou la  journaliste qui l’a réalisé, et pour moi aussi qui l’ai préparé et dont j’ai toujours validé la forme.

On peut facilement faire un tirage papier de ces documents et les donner ici ou là. On peut aussi faire un mini tirage papier, entre cinq et dix ou vingt exemplaires, et les distribuer dans tout ou partie de la rangée de boites aux lettres de sa cage d’escalier.

Ce système de la diffusion « diffuse », par micro zone, est un exercice extrêmement performant. Je l’ai moi-même testé il y a plusieurs années.

(cliquer sur le lien ci-dessous pour accès aux documents à diffuser)

http://www.jean-luc-melenchon.fr/pret-a-diffuser/

L’Amérique latine défie le FMI

Image

 

http://www.mondialisation.ca/lamerique-latine-lance-la-banque-du-sud-et-defie-le-fmi/5342003

Intégrée par l’Argentine, la Bolivie, l’Equateur, l’Uruguay et le Venezuela, la nouvelle entité aspire à créer un fonds pour fomenter le développement économique de la région dans le but de renforcer sa souveraineté.

L’Amérique Latine continue à renforcer son processus d’intégration régionale tout en construisant une alternative au système économique à tendance néolibérale, en vigueur dans les pays du Nord. La banque du Sud, dont le premier Conseil des Ministres a eu lieu le 12 juin dernier à Caracas, constitue la dernière étape de cette construction.

Crée en 2007 à l’initiative des défunts Hugo Chavez et Nestor Kirchner, ex présidents de la République Venezuela et de la République d’Argentine, la Banque du Sud cherche à collecter 20.000 millions de dollars, bien que ses actionnaires n’aient réussi à débourser que 7.000 millions : les pays qui sont à son origine, sont pour le moment l’Equateur, Paraguay, Uruguay, Brésil, Bolivie, Argentine et le Vénézuela, c’est-à-dire, les pays intégrant le MERCOSUR plus l’Equateur.

Selon Susanne Gratius, professeure des relations internationales d’Amérique Latine, « Nicolas Maduro et Elias Jaua ont repris le projet pour réaffirmer le protagonisme du Venezuela en Amérique du Sud et plus particulièrement au sein du MERCOSUR, dont la présidence pro tempore sera assumée par le Venezuela le 1er juillet.

Si d’un côté le Venezuela prend du poids, le Paraguay ne cesse pas d’en perdre, car c’était le seul des six Etats qui n’a pas été représenté lors de la première réunion ministérielle, après avoir été écarté de diverses instituons continentales suite au coup d’Etat parlementaire contre le président Fernando Lugo en juin 2012.

Impulser le développement

« Le but est la création d’un fond pour financer les travaux structurels et impulser le développement économique de nos pays sans être obligés d’en dépendre des sources traditionnelles comme en sont les organismes multilatéraux (Banque Mondiale ou Banque Interaméricaine du développement) ainsi que les conditions avec lesquelles ces banques accompagnent leurs crédits. Cela permettra aussi une certaine autonomie dans la planification des lignes stratégiques du développement sans avoir à répondre dès le début aux intérêts des entreprises transnationales qui y participent » explique le professeur d’économie, Omar de León.

« Cette position répond plus à de politiques symboliques qu’à une transformation radicale des institutions ou des relations de pouvoir » dit le professeur d’économie politique de Málaga, Alberto Montero. Ce qui confirme aussi Pablo Iglesias, professeur de sciences politiques « la création de cette banque est un pas de plus de positionnement, d’attachement souverain, de la région face à l’Europe, où la Banque Centrale (BCE) est devenue un espace des lobbies allemands ce qui a empêché aux autres pays d’exercer leur autonomie économique et mis en relief leur carence ou incapacité en matière de politique monétaire ».

Un modèle en confrontation avec le FMI

Iglesias qui conclue ainsi : “Les politiques imposées, qu’en Europe se concrétisent en la troika, appauvrissent de plus en plus les citoyens. L’alternative c’est ce que montrent pays comme le Venezuela, Bolivie mais surtout l’Equateur, qui ont amélioré tous les indicateurs économiques et sont en train de récupérer leur souveraineté – tout le contraire de ce que nous voyons en Europe – L’Amérique Latine donne l’impression de renforcer les institutions collectives pour donner plus de pouvoir aux gouvernements, ce qui est le contraire de ce qu’on voit en Europe »

Tout comme l’expliqué le professeur Montero, en faisant référence aux rajustements structurels qui se sont concrétisés avec le Consensus de Washington au début des années 1990, « le FMI et la Banque Mondiale fonctionnent comme des agents des créanciers lors de l’épisode de la dette extérieur ». Il s’agit de « ce qui a lieu actuellement en Europe, avec les mêmes politiques, les mêmes acteurs et les mêmes actes prévisibles : l’on écrase les populations pour payer la dette aux créanciers en substituant le paiement de la dette financière par la dette sociale » conclut Montero.

« Surmonter les ajustements néolibéraux du FMI était une exigence pour réinventer le continent » affirme Monedero. « C’est pour cela que eux ils grandissent et l’Union Européen coule. Il serait une bonne chose que l’Espagne, la Grèce et le Portugal intègrent la Banque du Sud.

Les Etats Unis en position de guetteur

Tout n’est pas compliment par rapport à la Banque du Sud. « Il existe des intérêts multiples pour que le projet échoue » préviens Leon, « le [principal, ndlt ] c’est la réorientation des Etats unis vers la régions, depuis l’échec du projet de construction de l’ALCA en 2005. En conséquence, Washington a proposé une stratégie basée sur le « rapprochement aux pays dont les gouvernements sont néolibéraux, en renforçant une alliance alternative à MERCOSUR et l’UNASUR », explique le professeur d’Economie d’Amérique Latine : « ces dernières deux ans il a eu un grand avancement pour la constitution rapide de l’Alliance du Pacifique (le Mexique, la Colombie, le Pérou, le Chili et le Costa Rica) des pays qui ont déjà signé des traités de libre-échange avec les Etats Unis »

« Le continent se trouve dans une position géopolitique très intéressante : Brasilia aspire à occuper une position de puissance régionale tandis que les Etats-Unis recommencent à tourner leur regard vers l’Amérique Latine de façon évidente », selon Alberto Montero, qui considère que « l’articulation de l’axe du Pacifique reflète les tensions entre le Brésil et les Etats-Unis, lesquels tentent à partir de cet axe du Pacifique de nuire le Venezuela et d’occuper la région ».

L’Alliance du Pacifique va devenir un élément clé pour le futur des relations entre les Etats-Unis et le sous-continent, même si cette alliance pourrait supposer un préjudice pour ses membres latino-américains puisqu’elle « signifie la fossilisation de leurs structures économiques en tant qu’exportateurs de matières premières et, pour autant, importateurs massifs de produits manufacturés », signale Omar de Léon. En conséquence, « ce pari, presque sans retour, favorise les grands intérêts qui dominent leurs économies nationales, mais condamnent la majorité des populations au sous-développement ».

Un avenir incertain

Bien que le ministre des affaires étrangères [équatorien], Ricardo Patiño, a célébré le premier Conseil des Ministres en affirmant qu’il s’agissait d’un « acte historique dans la vie de l’Amérique du Sud et l’Amérique Latine », il reste qu’à ce jour « nous ne savons pas quand commence à fonctionner la Banque du Sud, nous explique Gratius. « Bien que trois sièges aient déjà été localisés (Caracas, La Paz et Buenos Aires), il n’a pas encore été déterminé comment se feraient les apports des associés ni l’opérativité de la banque », rajoute la professeur Omar de León.

[…]

Ce pessimisme n’a pas lieu d’être pour Pablo Iglesias, qui considère que « les mesures que sont en train de prendre les gouvernements populaires latino-américains, surtout ceux qui vont dans le sens de construire des instruments d’intégrations nationale, présentent des avancées, c’est pourquoi je pense que les choses vont bien se passer pour eux ». Alberto Montero reprends cet argument et affirme que « la géopolitique permets la conformation d’institutions qu’il était impossible d’envisager il y a quelques années et qui sont aujourd’hui viables parce qu’il y a des ressources, de al volonté et même une nécessité.

Même s’il considère que « la Banque du Sud n’atteindra jamais le niveau de ressources monétaires du FMI », le professeur Montero conclue qu’’il s’agit de commencer à articuler des institutions financières qui, depuis l’humilité et la modestie, soient une alternative face aux institutions conventionnelles. »

Daniel Fernandez

Madrid 29/06/2013

Article original en espagnol :

http://www.publico.es/internacional/458059/america-latina-lanza-el-ban…

La Sarkozie cernée par la justice

Ne sont-ils pas magnifiques ? Lues avec un peu de recul, les enquêtes de Médiapart, c’est mieux qu’un polar de Del Pappas !! 

Article offert ici :http://www.mediapart.fr/article/offert/060b9ee047065419c77e750ad6a1bd2b

(ne pas hésiter à cliquer sur les liens qui renvoient aux articles précédents, édifiants et à garder précieusement)

Nicolas Sarkozy occupe le terrain politique et revient ce lundi devant le bureau de l’UMP. Un retour à la Berlusconi qui tente de circonscrire les multiples incendies judiciaires qui le menacent lui et ses proches. Depuis plusieurs mois, tous ceux qu’il avait pris soin de placer à des postes clés, tombent les uns après les autres : perquisition, ouverture d’enquêtes, mises en examen, voire renvoi en correctionnelle.

Ventes d’armes sous Édouard Balladur et financement illicite de la campagne présidentielle de ce dernier en 1995 ; immense cadeau accordé sur fonds publics à Bernard Tapie dès le début du quinquennat en 2007 ; liens d’affaires et d’amitiés noués dès 2005 et poursuivis jusqu’en 2009 avec le dictateur libyen Kadhafi, son régime et son entourage ; persistance d’un premier cercle d’entremetteurs où l’intermédiaire en armements Ziad Takieddine croise l’obscur mais indispensable Thierry Gaubert, en compagnie du plus fidèle compagnon, Brice Hortefeux ; révélation en 2010 de sollicitations et d’assiduités auprès des Bettencourt dont la fortune cachée, notamment dans des comptes bancaires suisses, garantissait la générosité financière…

Alors que l’ancien président tente ce lundi un vrai-faux retour en politique en participant au bureau national de l’UMP après le rejet par le Conseil constitutionnel de ses comptes de campagne 2012, la véritable explication de cette soudaine agitation est sans doute plutôt à chercher du côté de la justice.

De fait, un an après la fin de son quinquennat, Nicolas Sarkozy, lui-même mis en examen dans l’affaire Bettencourt, comme ses proches, semblent cernés de toutes parts par la justice. La politique comme échappatoire ? Mediapart fait le point.

 

Édouard Balladur

© (DR)

Premier ministre quand fut signé en 1994 le contrat de vente de sous-marins au Pakistan et de frégates à l’Arabie saoudite, Édouard Balladur continue de démentir tout financement occulte de sa campagne présidentielle de 1995 et les soupçons de rétrocommissions. Mais au vu de l’avancée de l’enquête menée par le juge Renaud Van Ruymbeke, il devrait logiquement être auditionné dans les mois à venir. D’autant que placé en garde, Ziad Takieddine a reconnu le 20 juin 2013 avoir financé la campagne de l’ancien premier ministre.

Peu auparavant, le juge Van Ruymbeke avait découvert un document permettant d’affirmer que l’intermédiaire Abdul Rahman El Assir a utilisé une partie des commissions perçues sur les contrats d’armement pour payer des sondages d’opinion, qui se sont révélés être en faveur de Balladur, lors de la campagne présidentielle de 1995.

Associé à l’époque au sulfureux homme d’affaires franco-libanais Ziad Takieddine, l’intermédiaire aurait ainsi fait appel au conseiller en communication Paul Manafort pour évaluer les chances de succès de l’ancien premier ministre, dont le directeur de campagne était à l’époque Nicolas Sarkozy.

Nicolas Bazire

© (DR)

Proche de Nicolas Sarkozy dont il a été témoin de mariage avec Carla Bruni, ancien directeur de cabinet d’Édouard Balladur et directeur de la campagne de ce dernier en 1995, Nicolas Bazire, 54 ans, a été mis en examen le 22 septembre 2011 pour « complicité d’abus de biens sociaux » dans le cadre de l’affaire de Karachi. Il lui est notamment reproché d’avoir participé à la mise en place, depuis Matignon, du réseau Takieddine. Les agendas d’un intermédiaire saoudien, le cheik Ali Ben Moussalam, font d’ailleurs apparaître que Nicolas Bazire et Édouard Balladur ont personnellement rencontré les membres du réseau Takieddine avant la signature de juteux contrats avec l’Arabie saoudite, trois au total. Du jamais vu.

Philippe Courroye

© (DR)

Le procureur de Nanterre, proche notoire de Nicolas Sarkozy, a été mis en examen le 17 janvier pour « atteinte au secret des correspondances par personne dépositaire de l’autorité publique » et « collecte de données à caractère personnel par moyen frauduleux, déloyal ou illicite ». Une décision par la suite annulée par la chambre de l’instruction car au moment de la mise en examen du procureur, le caractère illégal de la procédure engagée contre les journalistes n’était pas établi (ce ne sera établi qu’en décembre 2011). L’instruction va donc pouvoir reprendre.

Le 1er septembre 2010, Philippe Courroye avait ouvert une enquête pour « violation du secret de l’enquête » après les révélations du Monde sur une perquisition chez Liliane Bettencourt. Le 24 février 2011, le quotidien portait plainte contre lui pour violation du secret des sources. L’avocat de M. Courroye, Me Jean-Yves Dupeux, a indiqué lundi 3 octobre que son client avait déposé plainte contre le quotidien pour dénonciation calomnieuse. L’avocat estime que la plainte déposée par Le Monde dans cette affaire pour violation du secret des sources l’a été « en toute connaissance de la fausseté des faits allégués ».

En charge de l’affaire Bettencourt, le procureur Courroye était nommément cité dans les enregistrements publiés par Mediapart, lorsque, le 21 juillet 2009, Patrice de Maistre, le gestionnaire de Liliane Bettencourt, expliquait à sa cliente que Patrick Ouart, à l’époque conseiller juridique de Nicolas Sarkozy, lui avait assuré que le procureur Courroye allait annoncer le 3 septembre que la demande de sa fille était irrecevable, avant que le procureur rejette effectivement la plainte le 3 septembre 2009.

Renaud Donnedieu de Vabres

© (DR)

Renaud Donnedieu de Vabres a été mis en examen en décembre 2011 pour « complicité d’abus de biens sociaux » dans l’affaire des ventes d’armes au Pakistan et à l’Arabie saoudite. Il est soupçonné d’avoir participé à la mise en place, au sein du gouvernement Balladur, d’un système de détournement de fonds. 

Thierry Gaubert

© (DR)

 Affaire de Karachi

Thierry Gaubert, 60 ans, proche de Nicolas Sarkozy, aujourd’hui conseiller du président du groupe Banques populaires-Caisse d’épargne, est interpellé et placé en garde à vue en septembre 2011. Mis en examen deux jours plus tard pour « recel d’abus de biens sociaux », il est laissé en liberté.

M. Gaubert a été directement accusé par sa femme, Hélène de Yougoslavie, entendue le 10 septembre. Elle a indiqué aux enquêteurs que son mari avait, dans les années 1990, rapporté de l’étranger, avec Ziad Takieddine des valises d’argent remises à Nicolas Bazire. Témoignage qu’elle a maintenu dans la presse.

Thierry Gaubert est également mis en examen pour « subornation de témoin » le 22 novembre 2011.

En mai 2012, Thierry Gaubert a annoncé lui-même avoir à nouveau été mis en examen, cette fois pour blanchiment aggravé.

– Affaire du 1 % logement

Reconnu coupable d’« abus de biens sociaux » et d’« abus de confiance » dans l’affaire du 1 % logement des Hauts-de-Seine, Thierry Gaubert a par ailleurs écopé d’une peine de dix mois de prison avec sursis et 10 000 euros d’amende, le 3 mai 2012, au tribunal correctionnel de Nanterre.

Claude Guéant

© (DR)

 Affaire Tapie

L’ancien ministre de l’intérieur et ancien secrétaire général de l’Élysée a reçu Bernard Tapie en mai 2009 et interféré dans la négociation fiscale que l’ex-homme d’affaires avait avec le directeur de cabinet d’Éric Woerth et qui ne prenait pas la tournure qu’il souhaitait. Une négociation qui a joué un rôle majeur dans la constitution de la fortune de l’homme d’affaires, et qui vaut à l’ancien ministre d’avoir été perquisitionné. Avant, sans doute, une audition et peut-être une mise en examen.

– Affaire Kadhafi

Mis en cause par Ziad Takieddine, dans l’affaire du financement libyen de la campagne 2007 de Nicolas Sarkozy, Claude Guéant est perquisitionné le 27 février 2013. Devant les juges, Ziad Takieddine avait déclaré : « Durant cette période, Bachir Saleh (ancien directeur de cabinet de Kadhafi – ndlr) est venu à plusieurs reprises voir M. Guéant au ministère de l’intérieur, quand il était directeur de cabinet du ministre, a-t-il précisé. Lors de ces rencontres, M. Guéant donnait à M. Saleh les indications bancaires nécessaires aux virements. »

– Primes de cabinet

Claude Guéant est également mis en cause pour avoir bénéficié de sommes d’argent en liquide pour environ 250 000 euros, provenant selon lui de « primes de cabinet », « non déclarées », versées d’après l’ancien ministre à « plusieurs milliers de fonctionnaires » du ministère de l’intérieur de 2002 à 2006. Cette défense est démentie par les anciens ministres Daniel Vaillant et Roselyne Bachelot mais sera confirmée par une enquête demandée par le ministère de l’intérieur. Le parquet de Paris a cependant ouvert, le 14 juin 2013, une enquête préliminaire pour de possibles « détournements de fonds publics » et « recel » visant les primes

Brice Hortefeux

© (DR)

– Affaire de Karachi

Le vendredi 23 septembre, Le Monde dévoile le contenu d’une conversation téléphonique entre Brice Hortefeux et Thierry Gaubert, datée du 14 septembre. L’ex-ministre de l’intérieur a appelé son ami pour le prévenir que sa femme, Hélène de Yougoslavie, « balançait beaucoup » au juge Van Ruymbeke. L’échange entre les deux hommes laisse penser que M. Hortefeux a eu accès au dossier d’instruction. D’autant que celui-ci a passé un deuxième appel à Thierry Gaubert, le 20 septembre, alors que ce dernier était placé en garde à vue.

L’ex-ministre de l’intérieur demande à « être entendu par la justice » et menace « de porter plainte contre toute allégation mensongère et diffamatoire ». Ses vœux sont exaucés dans la soirée du vendredi : le parquet de Paris annonce l’ouverture d’une enquête préliminaire pour « violation du secret professionnel » et « recel de violation du secret professionnel ».

Entendu le vendredi 30 septembre par la Direction centrale de la police judiciaire (DCPJ), l’ex-ministre de l’intérieur a déclaré dans un communiqué avoir « pu préciser et démontrer, en toute transparence, qu’il ne disposait d’aucun élément provenant du dossier de la procédure judiciaire ».

Mais l’avocat des familles des victimes de l’attentat de Karachi n’entend pas en rester là. Le lundi 26 septembre, il annonce déposer plainte contre Brice Hortefeux pour « complicité de subornation de témoin »« violation du secret de l’enquête » et « entrave au déroulement des investigations ou à la manifestation de la vérité »

L’enquête pour violation du secret professionnel a été classée sans suite.

– Affaire Kadhafi

Selon un document révélé par Mediapart en mars 2012, le marchand d’armes Ziad Takieddine, organisateur en 2005 des visites du ministre de l’intérieur et de ses proches en Libye, puis en 2007 du président élu Nicolas Sarkozy, aurait mis en place les « modalités de financement » de sa campagne présidentielle par le régime de Kadhafi, en lien avec Brice Hortefeux, alors ministre des collectivités locales. Le 18 octobre 2011, les policiers ont versé au dossier d’instruction une note de synthèse sur laquelle figure une référence à un document baptisé « GEN/ NS V. MEMO DG », qui contient sans les expliciter les initiales du président de la République. Cette note de synthèse a été rédigée et remise aux enquêteurs par un témoin du dossier, Jean-Charles Brisard, ancien membre de l’équipe de campagne d’Édouard Balladur, en 1995, aujourd’hui dirigeant d’une société de renseignements privée. Le document contient aussi les références du compte suisse de la sœur de Jean-François Copé, le patron de l’UMP, dont M. Brisard est un proche.

Le premier volet du document est intitulé « CAMP07 » et concerne la campagne présidentielle de 2007. D’après la note, les « modalités de financement de la campagne » de « NS» ont été « réglées lors de la visite Libye NS + BH » le 6 octobre 2005. Cette visite officielle avait été activement préparée par Ziad Takieddine, comme en attestent ses notes à Claude Guéant, qui figurent au dossier d’instruction.

Christine Lagarde

© (DR)

L’actuelle directrice générale du Fonds monétaire international (FMI) est mise en cause dans le cadre d’une enquête de la CJR, ouverte le 4 août, pour « complicité de faux » et « complicité de détournement de fonds publics ». Le 25 mai 2013, elle a été placée sous le statut de témoin assisté par la Cour de justice de la République.

Le Cour de justice de la République estime que l’ex-ministre de l’économie s’est impliquée « personnellement » dans un processus comportant « de nombreuses anomalies et irrégularités », qui ont abouti à un dédommagement de centaines de millions d’euros à Bernard Tapie sur fonds publics.

François Léotard

© (DR)

Il est celui qui a signé les contrats de l’affaire de Karachi. L’ancien ministre de la défense, François Léotard, est au cœur de l’enquête du juge Van Ruymbeke sur les ventes d’armes du gouvernement Balladur avec le Pakistan et l’Arabie saoudite. Le magistrat a accumulé les preuves de son implication personnelle et de celle de son plus proche conseiller de l’époque, Renaud Donnedieu de Vabres, dans la mise en place du réseau Takieddine. À la clé : plus de 80 millions d’euros de commissions occultes. Avec les derniers rebondissements de l’affaire, une audition de François Léotard devrait intervenir prochainement. 

Stéphane Richard

© (DR)

Stéphane Richard, ex-directeur de cabinet de Christine Lagarde, est convoqué le 10 juin 2013 devant la Cour de justice de la République (CJR) dans le cadre de l’arbitrage rendu en 2008, favorable à Bernard Tapie, qui avait touché 403 millions d’euros dans l’affaire l’opposant au Crédit lyonnais sur la vente d’Adidas. Il met en cause Jean-François Rocchi, président du Consortium de réalisation au moment de l’arbitrage. Le 10 juin 2013, il est placé en garde à vue et est mis en examen pour escroquerie en bande organisée en même temps que Jean-François Rocchi. Ancien directeur de cabinet de Jean-Louis Borloo puis de Christine Lagarde au ministère de l’économie, Stéphane Richard est donc considéré par les trois juges d’instruction chargés du dossier comme l’un des protagonistes majeurs de l’arbitrage frauduleux qui a rapporté 403 millions d’argent public à Bernard Tapie, dont 45 millions au titre du préjudice moral.

Stéphane Richard a donné des versions différentes et parfois contradictoires de l’histoire de l’arbitrage et notamment de son origine : sur le rôle de Jean-Louis Borloo en particulier, sur celui de Jean-François Rocchi ou encore sur celui de Claude Guéant (lire Les protagonistes du scandale Tapie s’entre-déchirent). Ses déclarations étaient très attendues sur le rôle de Claude Guéant, qui pourrait avoir été décisif, comme le confirment les enquêtes de Mediapart (lire en particulier Affaire Tapie : l’enregistrement qui met en cause Claude Guéant).

Bernard Squarcini

© (DR)

Le 17 octobre 2011, alors qu’il est toujours directeur de la DCRI, Bernard Squarcini est mis en examen pour « atteinte au secret des correspondances », « collecte illicite de données » et « recel du secret professionnel », dans le cadre de l’“affaire des fadettes” des journalistes du Monde en pleine affaire Bettencourt. Le 12 décembre 2012, la cour d’appel de Paris annule deux des trois chefs de mise en examen. Il reste mis en examen pour « collecte de données à caractère personnel par un moyen frauduleux, déloyal ou illicite ». En juin 2013, il est renvoyé en correctionnelle pour ce dernier chef d’accusation.

Ziad Takieddine

© (DR)

 Affaire du vrai-faux passeport

L’homme d’affaires franco-libanais, soupçonné d’avoir voulu prendre la fuite à l’étranger alors qu’il fait l’objet d’un contrôle judiciaire, a été mis en examen le 1er juin 2013 et écroué à la prison de la Santé. Les policiers le soupçonnent d’avoir envisagé de fuir la France en cherchant à se procurer un passeport diplomatique de la République dominicaine, moyennant 200 000 dollars (145 000 euros). C’est lors d’une perquisition le 11 avril à son domicile que les policiers ont découvert l’existence d’un courriel qui permettait de comprendre que M. Takieddine allait se faire délivrer ce document.

– Affaire de Karachi

 Au cœur de l’affaire, Ziad Takieddine est mis en examen trois fois dans ce dossier : d’abord pour complicité et recel d’abus de biens sociaux et faux témoignage, puis pour blanchiment et recel d’abus de biens sociaux. 

– Affaire Kadhafi

De septembre à décembre 2005, Ziad Takieddine aura été l’organisateur des visites à Tripoli du ministre Sarkozy, de Claude Guéant, son directeur de cabinet, et même de Brice Hortefeux, ministre délégué… aux collectivités territoriales. Officiellement, il s’agit de parler d’immigration et de lutte contre le terrorisme. En coulisses, le cabinet Sarkozy et Ziad Takieddine négocient en secret des contrats commerciaux, plus ou moins avouables. 

Bernard Tapie

© (DR)

Le 28 juin 2013, Bernard Tapie et son avocat Maurice Lantourne sont mis en examen pour « escroquerie en bande organisée » dans l’affaire Tapie-Crédit lyonnais. Au centre des investigations des juges d’instruction : les multiples rencontres à l’Élysée avec Bernard Tapie, avant et après l’arbitrage ultra favorable qui lui a alloué plus de 400 millions d’euros, dont 45 de préjudice moral. Après moult circonlocutions, Bernard Tapie a fini par admettre avoir participé à une réunion à la présidence de la République, en juillet 2007, en vue de mettre en place le processus d’arbitrage qui, un an plus tard, lui accordera 403 millions de dommages et intérêts.

Éric Woerth

© (DR)

 Affaire Bettencourt

Accusé par l’ex-comptable de Liliane Bettencourt, Claire Thibout, d’avoir reçu début 2007, alors qu’il était ministre du budget et trésorier de l’UMP, 150 000 euros de Patrice de Maistre, l’ex-gestionnaire de fortune de la milliardaire, Éric Woerth a déposé plainte pour dénonciation calomnieuse. Le 31 août 2010, le site internet de L’Express annonce qu’une lettre adressée place Beauvau au début du mois de mars 2007 et signée de la main d’Éric Woerth, alors trésorier de l’UMP et de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, a été retrouvée à la mi-août par les enquêteurs de la Brigade financière lors d’une perquisition. Dans ce courrier, Éric Woerth intervient auprès de Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’intérieur, afin de lui demander d’attribuer la Légion d’honneur à Patrice de Maistre, donateur de l’UMP et gestionnaire de fortune de Liliane Bettencourt, mais aussi employeur de sa femme. Le 8 février 2012, il est mis en examen pour trafic d’influence passif, et le lendemain pour recel de financement illicite de parti politique.

Le 4 juillet 2013, Éric Woerth est renvoyé en correctionnelle pour ce dernier volet du dossier.

– Affaire Tapie

La justice détient une lettre de l’ancien ministre du budget adressée aux avocats de Bernard Tapie. Datée d’avril 2009, elle fixerait le montant d’impôt dû par l’ex-homme d’affaires au terme de l’arbitrage à environ 12 millions d’euros alors que d’autres modes de calcul auraient pu aboutir à… 120 millions d’euros.

– Vente de l’hippodrome de Compiègne

Il est par ailleurs sous le coup d’une enquête de la Cour de justice de la République (CJR) pour « prise illégale d’intérêts » dans la vente de l’hippodrome de Compiègne. 

La censure pour Médiapart – article d’Edwy Plenel

La cour d’appel de Versailles a ordonné à Mediapart, jeudi 4 juillet, de supprimer toute citation des enregistrements de l’affaire Bettencourt. Son arrêt nous interdit, de surcroît, de les mentionner à l’avenir. Trois ans après nos révélations, cette décision est bien plus qu’une atteinte à la liberté de l’information : c’est un acte de censure.

Source : http://www.mediapart.fr/journal/france/040713/l-affaire-bettencourt-censuree-par-la-justice-de-versailles

Trois magistrats ont donc rêvé la mort de Mediapart. Ils se nomment Marie-Gabrielle Magueur, président, Annie Vaissette, conseiller, Dominique Ponsot, conseiller, et siègent à Versailles, à la première chambre de la cour d’appel.  Dans une décision ubuesque, aussi aberrante factuellement qu’inconséquente judiciairement, ils nous ordonnent de supprimer, sur l’ensemble du site, tout extrait et toute retranscription des enregistrements du majordome qui sont à l’origine de l’affaire Bettencourt et nous interdisent d’en publier à l’avenir. Le tout à compter de huit jours suivant la signification officielle de l’arrêt et, passé ce délai, sous astreinte de 10 000 euros par jour de retard et par infraction constatée.

À raison de 894 articles de notre Journal consacrés depuis juin 2010 à l’affaire Bettencourt et de 1 615 billets de blogs du Club où nos abonnés les commentent, sans compter les nombreuses vidéos évoquant ou citant les enregistrements, l’addition se chiffre rapidement en centaines de milliers d’euros et, si nous nous entêtions, en millions. Avec votre soutien, nous avons devant nous une petite dizaine de jours pour tenter d’empêcher qu’un voile noir portant le mot CENSURE ne vienne empêcher la lecture de tous nos articles et de tous vos billets sur l’affaire Bettencourt. Car, si nous allons évidemment nous pourvoir en cassation contre cet arrêt inique, cette décision est immédiatement exécutoire.

Il vous reste donc une grosse semaine pour tout savoir sur Mediapart (notre dossier complet est ici et ), tout y apprendre de cette affaire immensément exemplaire des pratiques oligarchiques qui ruinent notre République, tout en partager pour que nul n’en ignore à l’heure de l’horizontalité numérique. Et, sait-on jamais – car c’est, pratiquement, la seule solution –, pour faire comprendre, grâce à votre protestation massive, à Liliane Bettencourt, à sa famille, à son tuteur, à ses avocats, qu’ils doivent renoncer à faire appliquer cette décision qui sanctionne ceux-là mêmes qui, par leurs révélations, ont sorti Mme Bettencourt des mains de ceux qui abusaient de son état de faiblesse.

Car c’est l’énième folie de cette histoire qui n’en a jamais été avare : c’est à la demande de Liliane Bettencourt que cet arrêt est rendu (le lire ici en PDF), associée pour l’occasion à son ancien chargé d’affaires Patrice de Maistre, lui aussi demandeur (lire là ce second arrêt), dans une procédure qui visait aussi nos confrères du Point, également condamnés. Voici donc Mediapart curieusement récompensé par l’entourage de la troisième fortune de France pour son action désintéressée au service non seulement de la vérité mais de la protection d’une personne âgée, victime d’agissements qui sont au centre de l’instruction judiciaire de Bordeaux et dont les protagonistes ont, tous, depuis été contraints de quitter le service de la milliardaire. Et voici qu’outre la censure de nos informations, nous sommes condamnés à verser 20.000 euros à Mme Bettencourt pour « réparation du préjudice moral » !

L’affaire Bettencourt n’a cessé de nous révéler l’existence de deux justices en France. L’une qui accepte la vérité, l’autre qui la censure. L’une qui se soucie de l’intérêt public, l’autre qui veille aux puissants. L’une qui respecte les lanceurs d’alerte, l’autre qui ne connaît que l’entre soi des initiés. Ainsi, c’est le jour même où, à Bordeaux, l’ancien ministre et trésorier de l’UMP Éric Woerth et l’ex-gestionnaire de fortune Patrice de Maistre sont renvoyés devant le tribunal pour « trafic d’influence » (lire ici), que Mediapart apprend, à Versailles, qu’il doit supprimer les informations qui ont révélé à la France entière les faits en cause, dont s’est ensuite saisie la justice.

Non sans mal, puisque cette bataille pour la justice au sein même de la justice eut pour premier théâtre Nanterre, avec un procureur de la République s’acharnant à entraver la vérité durant quatre mois. Tout comme elle se poursuit aujourd’hui à Bordeaux avec les incessantes tentatives de déstabilisation et de récusation des juges d’instruction bordelais (Jean-Michel Gentil, Cécile Ramonatxo et Valérie Noël) à l’initiative des divers protagonistes – parmi lesquels, excusez du peu, l’ancien président Nicolas Sarkozy – dont nos informations ont révélé les arrangements intéressés, les conflits d’intérêts, les affaires imbriqués et le peu de cas dont ils faisaient des lois communes, parmi lesquelles la première d’entre elles, la loi fiscale.

Et il faudrait, sous le coup d’une décision aberrante, fût-elle institutionnellement de justice, supprimer trois ans après leur révélation toute évocation, mention, citation, recension, démonstration, etc., des faits qui ont provoqué le séisme Bettencourt ? De ces faits dont la justice s’est saisie et qui seront, un jour prochain, débattus en public devant un tribunal ? De ces enregistrements clandestins qu’elle a, de longue date, admis comme preuve matérielle des infractions qui l’occupent, par un arrêt du 31 janvier 2012 de la Cour de cassation ? De ces preuves sonores de l’état de faiblesse de Mme Bettencourt et, par conséquent, des abus auxquels il a pu donner lieu autour d’elle dont la fortune est incommensurable ?

Souvenez-vous de la tempête de l’été 2010. Sans les révélations de Mediapart, appuyées sur ces preuves justement, il n’y aurait pas eu cette « Commission de réflexion pour la prévention des conflits d’intérêts dans la vie publique », dont le rapport (à lire ici), sans effet immédiat hélas, ouvrait le débat dont s’est aujourd’hui saisi le Parlement sous le choc d’un autre dossier mediapartien, l’affaire Cahuzac. Sans la publicité donnée par notre enquête à cette fraude, il n’y aurait pas eu non plus le gain de plusieurs dizaines de millions d’euros par l’État après le redressement fiscal visant les avoirs offshore non déclarés de Mme Bettencourt. Sans notre feuilleton, il n’y aurait pas eu l’amorce de ce débat, désormais national, sur l’ampleur de l’évasion fiscale et sur ses liens avec des financements politiques illicites.

Sale temps pour les lanceurs d’alerte

La cour d’appel de Versailles n’a cure de tous ces arguments. Elle se contente, sans prendre la peine de l’étayer, de nous objecter les vies privées de Mme Bettencourt et de M. de Maistre que nous aurions violées, à notre tour, en dévoilant les faits découverts par le majordome de la milliardaire, Pascal Bonnefoy. Celui-ci n’a pourtant pas agi en voyeur mais en justicier : il voulait révéler les manigances et intrigues dont sa patronne faisait l’objet, quitte, pour cela, à avoir recours à ce moyen délictueux de l’enregistrement clandestin. De fait, l’expertise médicale ordonnée par les juges de Bordeaux – celle-là même que MM. Sarkozy, Woerth, de Maistre et consort tentent de faire annuler – lui a donné entièrement raison, confirmant que la milliardaire n’était pas maître de ses décisions. Quant à M. de Maistre, que les enregistrements suprennent dans son activité professionnelle de gestionnaire de fortune, laquelle couvrait notamment des délits d’évasion et de fraude fiscale, on voit mal en quoi son intimité privée est concernée.

Mais, surtout, les (sommaires) motivations de l’arrêt de Versailles font litière du droit de la presse, du droit fondamental à l’information, bref du droit de savoir des citoyens. La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) de Strasbourg, jusqu’à laquelle nous irons si d’aventure toutes les voies de recours sont épuisées, a pour jurisprudence constante de donner le pas à la légitimité d’une information d’intérêt public, c’est-à-dire dans l’intérêt du public et de la démocratie, sur les moyens éventuellement illégitimes ou déloyaux qui ont permis de l’établir. Sous condition, évidemment, de respect de cette haute ambition de souci du public dans la façon de produire cette information. Or c’est précisément ce à quoi a veillé Mediapart tout au long de l’affaire Bettencourt, écartant une vingtaine d’heures d’enregistrements du majordome pour ne garder qu’une grosse heure d’extraits, tous ceux qui attestaient de faits d’intérêts publics ainsi que nous le précisions dans la « Boîte noire » de tous nos articles (cette mise au point est reprise dans la « Boîte noire » ci-dessous).

Respectueux du droit de la presse, les premiers magistrats saisis en référé à Paris par Mme Bettencourt et M. de Maistre l’avaient bien compris qui, en juillet 2010, nous donnèrent raison, en première instance (l’ordonnance est ici), puis en appel (l’arrêt est là). Ce sont ces décisions qui ont, ensuite, été cassées par la chambre civile de la Cour de cassation, laquelle, érigeant en principe absolu l’intimité de la vie privée, indépendamment de tout contexte, de toute complexité publique et conflictualité démocratique, a sciemment ignoré le droit de la presse dont la chambre criminelle de la même Cour de cassation est le gardien habituel. Renvoyés devant la cour d’appel de Versailles, nous espérions que la justice reviendrait dans son lit naturel, celui du « droit de savoir » que la Cour de cassation n’a pas hésité à vanter dans son rapport annuel de 2010.

C’est tout l’inverse, avec une décision caricaturale qui ne prend même pas la peine de discuter vraiment les arguments de droit de nos avocats, Mes Jean-Pierre Mignard et Emmanuel Tordjman (lire ici et  leurs longues conclusions et, sous l’onglet « Prolonger » de cet article, les brèves motivations de l’arrêt de Versailles). Faut-il donc que l’audace de Mediapart ait été grande pour qu’on veuille à tout prix la punir, au risque du ridicule, trois ans après les faits ! L’audace d’avoir porté sans vaciller des vérités qui dérangeaient les affaires, opaques et secrètes, de tout un petit monde d’intéressés, de financiers, d’avocats, de politiques, bref de courtisans et de mercantis.

Quelle est donc cette insistante conjuration qui veut la mort du lanceur d’alertes alors même que tout un chacun a pu constater l’intérêt public de ses alertes, en l’occurrence nos informations ? Une conjuration qui, mystérieusement, survit aux conséquences de nos révélations sur l’entourage de Liliane Bettencourt. Car est-ce bien la milliardaire qui nous poursuit depuis 2010 ? L’expertise médicale ordonnée par les juges de Bordeaux n’a-t-elle pas confirmé les craintes de sa fille Françoise sur son état de santé ? N’a-t-elle pas établi que Liliane Bettencourt n’était pas totalement lucide depuis plusieurs années et que, par conséquent, rien ne garantit qu’elle soit clairement informée et consciente des poursuites engagées en son nom contre nous ? Et ses avocats n’ont-ils pas cessé de changer depuis, dans une valse à laquelle les faits révélés par les enregistrements du majordome ne sont évidemment pas indifférents ?

Faisant a priori confiance à la justice de notre pays, nous nous en étions alarmés par l’intermédiaire de nos avocats, le 23 avril dernier, dans une lettre à la juge des tutelles concernée du Service de la protection des majeurs, Stéphanie Kass-Danno (lire ici ce courrier). À ce jour, nous n’avons pas reçu de réponse, aucune, ne serait-ce qu’un accusé de réception.« Prétendre défendre la vie privée de Mme Bettencourt en taisant le processus délictueux dont elle était victime, écrivaient notamment Mes Mignard et Tordjman, relève d’une grossière hypocrisie qu’il nous est impossible de taire et à laquelle nous entendons donner la plus grande publicité. (…) Son comportement était vicié, d’une part en raison de sa pathologie et d’autre part en ce que tout son entourage s’évertuait à dresser un rideau de fumée afin que son état ne soit pas révélé. (…) L’enregistrement a certes pu causer un dommage mais ceci pour éviter un dommage bien plus grand encore. »

Sale temps pour les lanceurs d’alerte. Au moment où l’Assemblée nationale leur donne, timidement, droit de cité à l’occasion des projets de loi sur la transparence de la vie publique (retrouver ici l’article 17 du projet de loi), trois magistrats versaillais veulent leur couper la tête. Mais comment ne pas rapprocher ce rebondissement ubuesque de notre affaire du sort, autrement tragique, fait simultanément à Edward Snowden, ce lanceur d’alerte auquel nous devons la confirmation du mépris des puissances étatiques, et par-dessus tout de la plus puissante d’entre elles, l’étatsunienne, pour la vie privée des citoyens du monde ? D’échelle différente, les batailles n’en sont pas moins identiques.

Et leur enjeu n’est rien moins que la vérité au service de laquelle se doit une presse libre, indépendante et exigeante. C’est aussi à Versailles qu’en juillet 1898 fut condamné Émile Zola pour son « J’accuse…! » qui honore l’histoire du journalisme. Peine déjà ubuesque puisque d’un an de prison et d’une forte amende, qui l’amena à fuir en exil. Quand il revint en France, un an plus tard, sa dénonciation du crime commis contre l’innocent capitaine Dreyfus étant devenue vérité d’évidence, il refusa de triompher, mais demanda à la justice de « simplement dire s’il y a crime à vouloir la vérité ».

C’est, dans l’affaire Bettencourt, le seul crime de Mediapart : avoir voulu la vérité, sans laquelle il n’est pas de justice.